À propos
Ductus écoute une écriture. Un texte est posé sur une ligne et dessiné, le bord supérieur de ce dessin fait un sillon, et une aiguille le suit comme sur un disque. Une lettre montante fait monter le son, une panse le fait tourner, un blanc le fait taire. L'instrument ne lit pas le sens du texte : il lit sa forme.
L'intention
Il ne s'agit pas de mettre un texte en musique, au sens où l'on chante un poème. L'instrument ne comprend rien à ce qu'il lit, et cela vaut mieux : il ne cherche ni thème, ni sentiment, ni ton. Ce qu'il entend d'une phrase ne dépend donc pas de ce qu'elle dit mais de la façon dont elle s'écrit. La même phrase composée dans deux polices différentes ne donne pas la même pièce, alors que deux phrases contraires composées dans la même police se ressemblent.
Le geste de départ tient en une phrase : écrire quelque chose, et voir la musique que ça fait.
D'où vient le nom
En paléographie, le ductus désigne la manière dont une lettre est tracée : le nombre de traits, leur ordre, leur direction, la vitesse de la main. C'est ce qui permet de reconnaître une écriture sans en lire un mot, et c'est exactement ce que l'instrument écoute. Le mot dit aussi le geste et la conduite, ce qui convient à une aiguille qui suit une ligne sans jamais la quitter.
D'où vient l'idée
Tracer le son est plus ancien que l'enregistrer. Le phonautographe de Léon Scott de Martinville, en 1857, inscrivait les vibrations de l'air en une ligne sur du papier noirci, sans aucun moyen de les rejouer : une écriture du son qui ne se relisait pas. L'instrument fait le trajet inverse, en jouant une ligne qui n'a jamais été un son.
Entre les deux, tout un siècle a dessiné directement ce qu'il voulait entendre. Norman McLaren peignait des formes sur la piste optique de la pellicule. Daphne Oram traçait ses ondes à la main sur des bandes de film. Le synthétiseur ANS d'Evgueni Mourzine faisait chanter des dessins gravés sur une plaque. Ductus reprend ce geste et le déplace dans un navigateur, avec une contrainte de plus : la ligne n'est pas dessinée pour être belle, elle est le sous-produit d'une écriture destinée à être lue.
Une seconde lecture, plus abstraite, compte le rang des lettres dans l'alphabet au lieu de suivre leur dessin. Elle ne dépend plus de la police et rend à l'orthographe ce que le tracé donnait à la typographie.
Ce qui reste chez vous
Aucun texte ne quitte l'appareil. Tout le calcul a lieu dans le navigateur : le dessin, le relevé du sillon, la synthèse sonore, les fichiers exportés. Aucune requête n'est émise vers un domaine tiers, aucune fonte n'est chargée à distance, aucun cookie n'est déposé, aucune mesure d'audience n'est faite. Il n'y a donc rien à accepter en arrivant sur cette page.
Fabrication
Une seule page, sans dépendance ni bibliothèque. Le texte est dessiné sur un canevas et relevé colonne par colonne, par tuiles calculées à la demande. La synthèse se fait en Web Audio : un oscillateur unique dont l'onde est recomposée à partir de la forme du sillon, par une transformée à vingt harmoniques, et une nappe qui tient l'accord de la phrase.
La page applique le même système de design que les autres instruments : papier blanc et encre noire, aucune couleur, aucune ombre, aucun angle arrondi, aucune icône. Deux familles typographiques, un serif pour les titres et un monospace pour tout le reste. Une grille en tiers dont le premier reste vide, réservé aux dates, aux mesures et aux étiquettes. Les états s'y disent par un filet, une graisse, une inversion ou une position, jamais par une couleur.
L'instrument est le pendant de Waveframe, qui fait de l'image en mouvement une musique. Là, une ligne fixe attend qu'une image passe devant elle, et deux lectures du même film ne donnent jamais la même pièce. Ici, la ligne est le texte lui-même, elle ne bouge pas, et c'est la lecture qui se déplace : le même texte rend toujours la même musique.
Suites
Deux directions sont ouvertes. Une lecture qui suivrait les deux bords du tracé plutôt que le seul bord supérieur, de quoi donner au sillon une largeur et à la voix un deuxième formant. Et l'écriture manuscrite, relevée au doigt ou au stylet, où le ductus serait vraiment celui d'une main et non celui d'une fonte.